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Nadine Clément claqua la porte de son bureau. En un mois, son aversion pour la petite Fontanel n’avait fait que croître. De quel droit lui avait-on flanqué cette femme dans les pattes ? Et comment allait-elle s’en débarrasser ? Bien sûr, d’un point de vue professionnel, elle n’avait rien à lui reprocher. Excellent diagnostic, relation très humaine – trop ? – avec les malades, comptes rendus clairs et concis, sérieux des prescriptions : Pascale Fontanel semblait quasiment inattaquable. À la rigueur, les nombreux examens qu’elle demandait étaient parfois superflus. Or, dans un hôpital de cette importance, chaque patron devait contrôler les dépenses de son service. Nadine allait en profiter pour convoquer Pascale et lui faire la leçon, histoire de voir sa réaction. Si cette pimbêche se révélait incapable d’accepter les remontrances, ce serait une bonne occasion pour la remettre à sa place, ou même pour provoquer un esclandre.

Penchée au-dessus de son interphone, Nadine demanda à sa secrétaire de lui apporter tous les dossiers suivis par le docteur Fontanel. Rien que ce nom lui était odieux. Les Fontanel ! Depuis leur départ de la région, vingt ans plus tôt, Nadine les avait occultés, oubliés, bon vent ! Et voilà que la propre fille de Camille revenait, affichant d’un air innocent une foutue ressemblance avec sa mère. Le prétendu charme asiatique, absolument insupportable. D’ailleurs, du Vietnam et de la guerre d’Indochine, Nadine n’en pouvait plus, elle en avait trop entendu parler dans sa jeunesse.

La secrétaire entra, chargée d’une pile de grandes enveloppes kraft. Chaque patient ayant consulté en pneumologie avait la sienne, avec une étiquette portant le nom du médecin traitant. En quatre malheureuses semaines, la petite Fontanel avait vu tout ce monde ?

Sans bruit, la porte se referma et Nadine fut de nouveau seule. Elle terrorisait ses collaborateurs, elle en avait bien conscience, mais elle était persuadée que son service ne s’en portait que mieux. L’ordre et la rigueur étaient ses chevaux de bataille. Parce qu’elle avait été élevée par un militaire ? Haussant les épaules, elle s’attaqua aux dossiers, bien décidée à trouver la faille.

 

— Quand je pense que tu as une bouille d’ange là-dessus ! soupira Laurent Villeneuve.

Il désignait la rangée de photos où figuraient les six instructeurs de l’aéroclub. Sur la sienne, Samuel souriait d’un air engageant, avec l’expression de quelqu’un à qui on peut accorder d’emblée sa confiance.

— Il t’en a fait voir de toutes les couleurs ? lança le trésorier, qui officiait ce jour-là derrière le comptoir, chacun tenant le rôle de barman à son tour.

— Vortex, dit sobrement Samuel.

Avec un ricanement résigné, Laurent leva les yeux au ciel.

— Le truc qui consiste à prendre de l’altitude puis à laisser tomber la machine comme une pierre pendant que ton estomac te remonte entre les dents !

— Cette situation d’urgence fait partie des choses que tu auras peut-être à affronter un jour, lui rappela Sam.

— Je crois que je vais changer de prof, lâcha Laurent, qui n’en pensait évidemment pas un mot. Et pour arroser ça, je paye une tournée…

En réalité, il était ravi d’avoir Samuel pour instructeur car ils s’entendaient comme larrons en foire, partageant la même passion. Laurent possédait depuis longtemps son brevet de pilote d’avion, mais il avait eu la curiosité, quelques mois plus tôt, de vouloir s’initier à l’hélicoptère. Le premier vol l’avait tellement enthousiasmé qu’il s’était inscrit comme élève le jour même. En tant que pilote, si la navigation ne lui posait aucun problème, il n’en allait pas de même avec les commandes. La conduite d’un hélico se révélait bien plus délicate que celle d’un avion et demandait davantage de maîtrise. Habitué à tirer sur le manche d’un bimoteur sans se poser de questions, Laurent éprouvait quelques difficultés à changer de technique et attrapait des sueurs froides au décollage, à l’atterrissage ou, pire encore, en vol stationnaire.

Ils burent quelques gorgées de bière en échangeant les plaisanteries d’usage puis allèrent s’installer à une table. Traîner à l’aéroclub parmi des hommes qui ne parlaient que de plans de vol ou d’acrobaties aériennes était vraiment l’un des plaisirs du samedi.

— Est-ce que ton ex se plaît chez nous ? s’enquit Laurent.

— Pour ce que j’en sais, oui. Cela dit, je ne la croise pas souvent dans l’hôpital, et elle est très occupée par sa maison.

— Près d’Albi, c’est ça ?

— Au-dessus de Gaillac, entre Labastide et Castelnau-de-Lévis. Une belle propriété de famille qu’elle a rachetée à son père sur un coup de tête. Elle voulait revenir par ici, je crois qu’elle n’aime pas la région parisienne.

— À l’époque où vous étiez mariés non plus ?

— Non plus.

Sur le point d’ajouter quelque chose, Sam choisit de se taire. Les questions de Laurent ne le gênaient pas mais il s’aperçut qu’il n’avait pas vraiment envie de parler de Pascale avec un autre homme. Surtout un homme célibataire et charmant. Laurent venait d’avoir trente-huit ans, il avait un beau regard bleu acier, un sourire d’une irrésistible gentillesse et, pour un haut fonctionnaire, il était bourré d’humour. Bref, il plaisait beaucoup aux femmes.

— Tu l’aimes encore ? interrogea Laurent.

Il était en train de dévisager Sam, probablement surpris par son brusque silence.

— L’expression est très exagérée, disons que je me sens toujours un peu… concerné. Bien entendu, c’est idiot, elle a tourné la page depuis longtemps.

— Pas toi ? Je croyais qu’avec Marianne…

— Si, si, affirma Sam sans aucune conviction. Marianne est une fille adorable.

Ne trouvant rien à ajouter pour la définir, il se réfugia dans un nouveau silence qui finit par arracher un sourire à Laurent.

— Je vois !

Son ironie agaça Samuel, comme chaque fois qu’il était question de Pascale ces temps-ci. La savoir si proche le rendait nerveux, et Marianne ne se privait pas de le lui faire remarquer. Qu’il l’aime encore ne faisait, au fond, pas le moindre doute, et peut-être l’aimerait-il toujours, tel un paradis perdu ? En tout cas, il l’admettait à peine et ne voulait pas qu’on l’oblige à le reconnaître. D’ailleurs, il perdait son temps, et tant qu’il penserait à Pascale il ne parviendrait pas à s’attacher à une autre femme, ce qui était ridicule, nocif, malsain.

— Sam ?

Laurent continuait de le scruter avec curiosité et Samuel fit l’effort de sourire.

— Ne prends pas cet air apitoyé, tu veux ? Sinon, pour ta prochaine leçon, je te sors le grand jeu jusqu’à ce que tu ne saches même plus comment tu t’appelles !

— Oh, c’est pourtant facile de s’en souvenir, ça s’écrit comme ça se prononce : « monsieur le directeur ».

Sam se mit à rire et, après avoir haussé ostensiblement les épaules, il alla chercher deux autres bières.

 

Pascale se laissa tomber sur un gros pouf de cuir marocain, ce qui souleva un nuage de poussière. Debout devant elle, les mains sur les hanches, Aurore protesta.

— Ne me dis pas que tu es fatiguée !

— Morte… Tu veux vraiment garder cette horreur ?

— J’aime bien l’exotisme et, de ce point de vue, ton grenier est une véritable caverne d’Ali Baba. Avec un coup de cirage, ce pouf sera magnifique !

Elles avaient passé toute la journée à charrier des meubles auxquels elles essayaient de trouver la meilleure place.

— C’est tellement gentil à toi de m’avoir accueillie ici, répéta Aurore pour la dixième fois au moins.

L’idée leur était venue ensemble, un soir où elles dînaient dans une pizzeria en se faisant des confidences. Aurore n’arrivait pas à joindre les deux bouts et passait son temps à essayer de combler son découvert bancaire. Dépensière, fantaisiste, elle gérait si mal son budget que payer son loyer était devenu un vrai problème. Le deux-pièces qu’elle occupait dans la banlieue de Toulouse étant à la fois hors de prix et dénué de charme, elle avait donné son préavis avec soulagement. Pour l’héberger à Peyrolles, Pascale ne lui demandait qu’une participation forfaitaire aux frais de chauffage et d’électricité, mais Aurore avait décrété qu’elle mettrait aussi la main à la pâte pour tous les travaux de bricolage. Quand leurs horaires de travail concordaient, elles pouvaient également faire le trajet dans la même voiture au lieu de prendre chacune la sienne. Un arrangement simple, qui avait le mérite de rompre leur solitude de célibataires.

À Peyrolles, Aurore se sentait euphorique et débordait d’énergie. La maison la fascinait autant que le parc et elle s’y dépensait sans compter. Sa frivolité avait au moins un bon côté, elle trouvait toujours mille bonnes idées de décoration. Sans elle, Pascale se serait vite découragée car, à l’évidence, elle avait mésestimé l’ampleur de la tâche. Pour elle-même, elle avait choisi la chambre de ses parents, pour Aurore celle d’Adrien, et son ancienne chambre d’enfant, vaste et claire, était destinée à d’éventuels amis. Au rez-de-chaussée, hormis la cuisine, seul le jardin d’hiver avait été aménagé. Cette grande pièce rectangulaire, prolongée d’une large véranda, était l’endroit le plus agréable de la maison. Pascale et Aurore y discutaient parfois jusqu’à une heure avancée de la nuit en sirotant des infusions de plantes provenant du jardin : verveine, menthe ou tilleul. Elles projetaient de faire des confitures avec les pêches et les cerises, mais bien entendu elles n’en avaient jamais le temps.

— Ce soir, décréta Aurore, je te fais une gigantesque omelette avec tous les restes, façon tortilla.

— Alors, je vais acheter du pain.

Elles se levèrent à regret, aussi épuisées l’une que l’autre après tous les efforts qu’elles avaient fournis depuis le matin.

— Un samedi bien rempli, constata Pascale en jetant un regard circulaire.

La chambre d’Aurore était devenue vraiment gaie avec ses rideaux roses récupérés dans une malle, un paravent à claire-voie transformé en porte-photos géant, une commode de bois cérusé ornée de motifs peints au pochoir, et à présent le gros pouf marocain qui trônait entre les deux fenêtres. Amusée, Pascale hocha la tête en signe d’approbation. Pourquoi n’était-elle pas capable de la même fantaisie ? Ses goûts, plutôt classiques, la poussaient à un certain dépouillement, mais avait-elle jamais eu le temps de s’occuper d’une maison ? Pendant son mariage, Sam et elle étaient trop absorbés par leur travail pour se soucier de la décoration de leur appartement. De toute façon, ils rêvaient de déménager, ce qu’ils auraient fait si Pascale était tombée enceinte…

Elle dévala l’escalier, attrapa son sac qui traînait sur une des consoles du hall et sortit. Au village voisin, il n’existait que trois commerces : une boulangerie, un bar-tabac vendant quelques journaux et une boucherie. Pascale s’y était déjà rendue plusieurs fois, sans parvenir à lier conversation. Soit les gens la prenaient pour une touriste en vacances, soit ils n’aimaient pas l’accent parisien, en tout cas personne ne l’avait accueillie avec gentillesse. Elle décida qu’elle devait faire un effort supplémentaire, peut-être expliquer qui elle était ou au moins préciser qu’elle habitait là et serait une cliente régulière.

Lorsqu’elle entra dans la boulangerie, sourire aux lèvres, elle surprit le regard hostile de la femme entre deux âges qui se tenait derrière la caisse.

— Bonsoir madame, je voudrais une baguette et un pain de campagne, annonça-t-elle le plus aimablement possible.

— Tranché, le pain ?

Le ton n’était pas agréable, l’expression du visage non plus.

— Oui, s’il vous plaît. Je le trouve formidable au petit déjeuner !

Sans répondre au compliment, la femme introduisit le pain dans la machine, les yeux rivés sur les lames.

— Je viens de m’installer à deux kilomètres de chez vous, enchaîna Pascale. Ou plutôt me réinstaller parce que j’ai passé toute mon enfance ici !

— Vous êtes une Fontanel, c’est ça ? lâcha enfin la boulangère, de mauvaise grâce.

— Oui ! Et je reprends la maison de famille.

— Drôle d’idée.

Déçue par sa réaction, Pascale lui tendit un billet de cinq euros.

— Vos parents ne faisaient pas leurs courses au village, bougonna la femme en lui rendant sa monnaie. Mais j’ai bien dû vous apercevoir une fois ou deux, quand vous étiez petite…

— Eh bien, dorénavant, vous allez me voir beaucoup plus souvent !

Après un nouveau sourire, encore plus appuyé que le premier, Pascale se détourna et sortit. Étrange accueil pour une commerçante qui ne semblait pas débordée par la clientèle. Il aurait été plus logique qu’elle se montre affable, ou seulement intriguée.

Pascale traversa la rue et poussa la porte du bar-tabac, où elle comptait acheter quelques magazines féminins. Aurore adorait les feuilleter, le dimanche matin, toujours à l’affût des dernières tendances de la mode, d’idées nouvelles pour la décoration, de recettes de cuisine qu’elle réalisait – plus ou moins bien – le jour même.

— On lit ça quand on est médecin ? railla le buraliste en la toisant derrière son comptoir.

— Le week-end est fait pour se détendre ! répliqua Pascale avec bonne humeur.

Enfin quelqu’un qui n’avait pas l’air de la prendre pour une parfaite étrangère.

— J’habite à côté du village, précisa-t-elle pour entretenir ce début de conversation.

— Je sais, je sais… Tout se sait tellement vite ! Votre jardinier a répandu la nouvelle depuis un mois.

— Lucien Lestrade n’est pas mon jardinier. Il s’est mis en tête de me donner un coup de main mais il le fait gracieusement, je n’emploie personne pour le moment.

— Vous ne lui ferez pas quitter Peyrolles de sitôt ! ricana le bonhomme.

Il était à peine plus âgé que Pascale et n’avait sûrement pas connu sa famille, à l’époque, ce qui semblait le rendre plus loquace que la boulangère.

— Lucien en parle toujours beaucoup. De votre jardin, je veux dire. D’après lui, c’est extraordinaire, Peyrolles par-ci, Peyrolles par-là… Il a du travail ailleurs, pourtant c’est chez vous qu’il aime traîner.

— La propriété n’est plus ce qu’elle était, répondit prudemment Pascale, qui commençait à le trouver trop familier. J’essaierai de bien m’en occuper, seulement je travaille à Toulouse alors je n’ai pas le temps de…

— Pourquoi si loin ? Votre père exerçait à Albi, non ?

— Vous êtes décidément au courant de tout ! s’exclama-t-elle en se forçant à rire.

— Les gens bavardent devant leurs verres, répondit-il avec un geste en direction des bouteilles alignées au-dessus du bar, la tête en bas. J’ai repris ce bistrot il y a dix ans et, depuis, j’ai entendu toutes sortes de choses.

Pascale rangea son porte-monnaie et récupéra ses journaux, puis se dirigea vers la porte. Au moment où elle l’ouvrait, le type lança :

— Le nom de Fontanel est diversement apprécié par ici !

Avec une lenteur calculée, elle se retourna pour lui faire face.

— Je ne comprends pas, articula-t-elle.

— À mon avis, votre père n’a pas laissé un très bon souvenir dans le coin…

Stupéfaite, elle hésitait à partir. Cet homme pouvait raconter n’importe quoi pour la faire marcher mais, d’instinct, elle fut certaine qu’il disait la vérité. Effectivement, il devait surprendre beaucoup de commérages derrière son comptoir, et grâce à Lucien Lestrade le retour de Pascale à Peyrolles n’était pas passé inaperçu.

— Mon père est un excellent médecin, déclara-t-elle d’un ton ferme.

— Oh, ça n’a rien à voir ! C’est plutôt des histoires de femmes. Celle qui est morte brûlée vive, la Chinoise qui…

Il s’interrompit net et se frappa le front.

— Que je suis con ! Pardon. Je répète à tort et à travers, je suis pire que le dernier des bavards ! Tiens, est-ce que vous fumez ?

Penaud, il lui tendait une grosse boîte d’allumettes décorée, comme s’il espérait racheter sa maladresse avec ce présent dérisoire.

— Non, je ne fume pas, merci.

— Vous vous en servirez pour allumer la cuisinière ou le feu de cheminée.

Contournant le comptoir, il vint lui mettre la boîte dans la main.

— Il ne faut pas m’en vouloir… C’est vrai que vous avez quelque chose d’asiatique, j’aurais dû m’en apercevoir.

Ne sachant que faire, elle prit la boîte d’allumettes et sortit sans ajouter un mot. « La Chinoise »… Les gens du village avaient-ils appelé sa mère ainsi ? Par dépit, parce qu’elle effectuait tous ses achats à Albi ? Parce qu’elle était métisse ?

Contrariée, Pascale rentra à Peyrolles en ruminant les paroles du buraliste. D’abord, comment l’avait-il reconnue ? Était-elle devenue l’unique sujet de conversation de ce trou perdu ? Dans ce cas, elle n’y mettrait plus les pieds, elle aussi ferait ses courses à Albi, exactement comme sa mère. Quant à ces vieilles « histoires de femmes », son père n’était pas Barbe-Bleue ! Néanmoins, c’était la deuxième fois qu’on lui affirmait que les Fontanel n’avaient pas laissé un bon souvenir. Le chauffeur de taxi qui l’avait conduite à Peyrolles le lendemain de l’enterrement de sa mère, et maintenant le type du bar-tabac…

Elle trouva Aurore qui l’attendait, plantée au milieu de la cuisine, une bouteille de gaillac à la main.

— J’ai eu le temps de préparer une crème caramel dont tu me diras des nouvelles ! Mais d’abord on va trinquer, ouvre ça, c’est un cadeau d’un patient…

Sa bonne humeur était assez réconfortante pour que Pascale oublie les idioties entendues au village. Sur la table, deux hauts chandeliers de cuivre avaient été garnis de bougies blanches.

— Ce sont ceux du grenier ? s’étonna Pascale.

— J’ai réussi à les ravoir avec du vinaigre et du sel. Pas mal, non ? Ils seront superbes dans le jardin d’hiver, dès qu’on aura descendu la console et qu’on l’aura repeinte ! On fera des motifs au pochoir…

— Demain, protesta Pascale, c’est dimanche, je dors toute la matinée !

— Ne t’inquiète pas, l’après-midi devrait suffire.

Tâtant la baguette entre le pouce et l’index, Aurore prit l’air gourmand.

— J’adore ce pain, on a du bol d’avoir une bonne boulangerie à proximité !

— Bonne, peut-être, mais la patronne est aimable comme une porte de prison. Entre elle et le type du tabac, je n’ai pas eu l’impression d’être bien accueillie. C’est étrange, le nom de Fontanel semble associé à quelque chose de désagréable, or je croyais au contraire que le souvenir laissé par mon père et mon grand-père serait une sorte de sésame.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils sont originaires d’ici. Implantés depuis plusieurs générations, médecins de père en fils… Peyrolles est dans la famille depuis presque deux cents ans, tu te rends compte ?

— Et alors ? Vous faites partie des nantis, rarement regardés d’un œil attendri !

— À les entendre, poursuivit Pascale, mon père aurait eu des tas de femmes, mais c’était juste un jeune veuf qui voulait se remarier, ce qu’il a fait, ni plus ni moins.

— Sauf que vous êtes partis un beau jour, sans aucune explication, et c’est le genre de départ précipité qui alimente les conversations.

— Peut-être…

Peu convaincue, Pascale sortit la grosse boîte d’allumettes de son sac et entreprit d’allumer les bougies. Les soirées étaient plus courtes, plus fraîches, l’arrière-saison s’achevait, ainsi qu’en attestaient les feuilles mortes qui commençaient à joncher les allées du parc.

— Tout de même, appeler ma mère « la Chinoise » !

— Elle était vietnamienne, non ?

— À moitié. Son père était français. Il l’avait ramenée de Hanoi âgée de quelques mois à peine. Elle a été élevée à Toulouse, elle avait même l’accent ! Bon, elle était un peu sauvage, peut-être… Ni bavarde ni démonstrative comme les gens d’ici. Mais d’après papa, elle n’avait pas été très heureuse dans sa famille, ce qui expliquait sa nature réservée.

— Elle ne t’en parlait pas ?

— De sa famille ? Non, jamais. Elle avait rompu les ponts, elle n’y faisait même pas allusion. On aurait dit que ses souvenirs commençaient à sa rencontre avec papa…

Pourtant, dans les dernières années de sa vie, sa mère avait changé d’attitude. Elle ne regardait plus son mari avec la même tendresse reconnaissante, elle s’était mise à se méfier de tout le monde.

— Au bout du compte, constata Pascale, je ne sais pas grand-chose d’elle, de son enfance ou de sa vie de jeune fille.

— Oh, ne te plains pas, moi je connais le moindre détail de la jeunesse de ma mère ! Elle m’en a copieusement rebattu les oreilles, à croire qu’elle était une sainte…

Aurore paraissait s’amuser et Pascale finit par sourire. À quoi bon revenir sur le passé ? Le chagrin d’avoir perdu sa mère commençait tout juste à s’estomper et elle ne voulait pas y penser pour l’instant. Elle observa Aurore qui, d’une main ferme, battait des œufs dans un saladier. La nuit tombait déjà mais la lumière des bougies apportait une note de gaieté à l’atmosphère de la cuisine.

— Ta maison est un endroit privilégié, conclut Aurore. C’est peut-être pour ça que les gens en sont jaloux ? N’écoute pas les ragots, tu as mieux à faire.

Décidément, sa compagnie avait du bon. Impossible de rester triste longtemps à côté d’elle, sa joie de vivre était communicative. Néanmoins, Pascale se promit de poser quelques questions à son père la prochaine fois qu’elle lui téléphonerait.

 

Nadine chancela sous le choc et lâcha un juron retentissant. Confus, Laurent Villeneuve tendit la main vers elle comme s’il redoutait de la voir s’écrouler.

— Je suis navré, nous allions trop vite, l’un et l’autre…

Ils s’étaient percutés au détour d’un couloir, trop pressés de vaquer à leurs activités.

— Je file voir un de mes malades en chirurgie, précisa-t-elle.

Craignait-elle qu’il se demande pourquoi elle quittait précipitamment son étage ? L’idée faillit le faire sourire, toutefois il s’en abstint, connaissant son caractère. D’ailleurs, Nadine Clément pouvait bien se rendre où elle voulait, il s’en moquait éperdument. Elle était l’un des meilleurs patrons de l’hôpital et la seule chose qui pouvait l’inquiéter, la concernant, était son âge. À soixante-quatre ans, elle semblait souvent épuisée, avec plutôt moins de souffle que la plupart de ses patients.

Il s’effaça pour la laisser continuer sa route et la suivit des yeux tandis qu’elle s’éloignait en hâte. Une femme brillante, mais qui prenait peu soin d’elle-même. Trop grosse parce qu’elle se nourrissait n’importe comment, jamais bien coiffée car elle se coupait les cheveux elle-même sans prendre la peine de les teindre, et vêtue avec ce qui devait lui tomber sous la main. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit si agressive avec les jolies femmes de son service ! En particulier Pascale Fontanel, contre laquelle elle se déchaînait au moins une fois par semaine, à coups de notes rageuses qui s’empilaient sur le bureau de Laurent ou d’engueulades dont il finissait toujours par avoir les échos.

Arrêté au milieu du couloir, il se demanda ce qu’il était venu faire en pneumo. Apaiser les esprits ? Ce n’était pas son rôle, il pouvait se contenter de diriger le CHU de Purpan du fond de son bureau, il s’agissait avant tout d’un travail administratif et, pour les relations humaines, il disposait de collaborateurs. Non, la vraie raison de sa petite promenade dans ce service était l’envie pure et simple d’échanger quelques mots avec Pascale Fontanel, qu’il apercevait trop rarement à son goût. Il l’avait croisée une fois dans l’un des halls, remarquant de nouveau à quel point elle était jolie, puis la semaine suivante l’avait vue passer devant ses fenêtres, décidément séduit par sa silhouette, et enfin l’avait rencontrée sur le parking des médecins. Elle était en train de se battre avec la commande à distance de sa portière, l’alarme de sa Clio s’était déclenchée, alors il lui avait montré comment la neutraliser. En la regardant de près, deux choses l’avaient frappé : la finesse de son grain de peau et l’éclat de son sourire. Les jours suivants, il s’était surpris à y repenser.

Deux infirmières le croisèrent avec un petit signe de tête, et il prit conscience qu’il devait avoir l’air bizarre, planté là. De toute façon, il ne mélangeait jamais le travail et le plaisir, pas question de draguer qui que ce soit dans cet hôpital. Sans compter que son copain Samuel Hoffmann ne verrait pas forcément d’un bon œil une tentative de séduction envers son ex-femme. Dont il n’était pas détaché, à l’évidence. Pauvre Sam…

— Bonjour, monsieur Villeneuve !

Cloué sur place, Laurent rendit machinalement son salut à Pascale. Elle sortait d’une salle d’examen, son stéthoscope autour du cou, sa blouse blanche ouverte sur un pull bleu ciel.

— Quand viendrez-vous nous rejoindre à l’aéro-club, docteur Fontanel ?

— Quand mon emploi du temps et mes moyens me le permettront, ce qui risque de prendre un bon moment !

Son sourire était décidément éblouissant, il ne résista pas à l’envie de continuer à lui parler.

— Vous vous êtes habituée au service ?

— Sans problème… Le professeur Clément n’est pas toujours commode, mais elle fait un travail extraordinaire.

Il n’y avait pas trace d’amertume ni d’ironie dans son propos, ce qu’il apprécia.

— À propos de Nadine Clément, elle vous juge un peu prodigue dans vos demandes d’examens. Par exemple un certain nombre de scanners inutiles, d’après la note qu’elle m’a adressée.

— Inutiles ? Je les prescris si j’ai un doute, c’est normal. Elle m’en a déjà parlé et je croyais m’être justifiée.

— L’Assistance publique cherche à faire des économies, vous savez bien, plaida-t-il.

— Pas sur le dos des patients !

Son sourire avait disparu, elle le toisait, sourcils froncés, prête à défendre son point de vue. Il cherchait une réponse appropriée lorsqu’il aperçut Nadine Clément qui revenait.

— Eh bien, justement…, marmonna-t-il pour avertir Pascale.

— J’espère que vous nous ramenez le docteur Fontanel à la raison ! lança Nadine en s’arrêtant à côté d’eux. Avec elle, les dossiers des malades épaississent comme des annuaires.

Piquée au vif, Pascale se redressa et fit front.

— Je n’ai rien demandé de superflu, je pense savoir poser un diagnostic quand c’est possible. Si vous faites référence au consultant de ce matin, l’auscultation n’était pas significative et les radios ne révélaient pas grand-chose. Mais c’est un homme de soixante-cinq ans, gros fumeur depuis son adolescence, qui se plaint d’essoufflement et…

— Tiens donc ! ponctua Nadine en levant les yeux au ciel.

Sans relever l’interruption, Pascale poursuivit :

— J’ai ordonné une batterie complète d’examens, c’est vrai, pour voir à quel point l’emphysème a déjà atteint les poumons et de quelle façon nous pourrions le soulager.

— Pourquoi ne pas lui conseiller d’arrêter son tabagisme ? railla Nadine.

— Parce qu’il n’y est pas décidé, tout simplement. Je veux savoir s’il existe une lésion, si…

— Bon sang, vous vous comportez comme une débutante ! Il y a une consultation spéciale pour les fumeurs, et ceux qui tiennent à creuser leur tombe eux-mêmes avec leurs clopes sont la plaie de mon service ! En attendant, vous n’êtes pas une externe, prenez vos responsabilités sans vous réfugier systématiquement derrière des résultats avant de risquer la moindre initiative !

Elles avaient haussé le ton l’une comme l’autre et Laurent intervint.

— Je sais que la cigarette est votre bête noire, Nadine, pourtant…

— Vous verriez les horreurs que je traite ici à longueur d’année, vous seriez de mon avis. Quoi qu’il en soit, notre conversation ne porte pas sur les méfaits du tabac mais sur les prescriptions exorbitantes du docteur Fontanel. Quand vous n’êtes pas sûre de vous, ma petite, envoyez-moi le patient. J’ai beau avoir du travail par-dessus la tête, je trouverai bien cinq minutes pour réparer vos sottises !

Elle ponctua sa dernière phrase d’un petit ricanement amer avant de les planter là. Pascale avait pâli de rage, toutefois elle ne s’autorisa aucun commentaire. Se bornant à un signe de tête un peu raide à l’intention de Laurent, elle s’éloigna vers le bureau des infirmières. Se faire remettre en place de cette manière devait être d’autant plus désagréable qu’elle n’avait rien à se reprocher. La nouvelle génération de médecins utilisait volontiers les scanners et autres moyens d’investigation, alors que les vieux patrons se fiaient à leur expérience. Éternelle confrontation des anciens et des jeunes.

Il se décida à bouger, soudain pressé de regagner son bureau. Diriger un centre hospitalier comme Purpan n’était pas une sinécure. Lui aussi croulait sous le travail, Nadine Clément n’était pas la seule à se sentir débordée.

Dans l’ascenseur qui le ramenait au rez-de-chaussée, il se prit à espérer que le conflit entre les deux femmes ne s’envenimerait pas. L’hostilité manifeste de Nadine semblait excessive, même en tenant compte de son fichu caractère. Dès qu’il avait été question d’engager Pascale, elle l’avait prise en horreur. Pourquoi ? Parce qu’elle était jeune, jolie, et venait d’un grand hôpital parisien ? Non, il devait y avoir une autre raison. Rien qu’à la façon dont Nadine articulait « docteur Fontanel », avec fureur et mépris, on devinait une sorte de haine. Si c’était le cas, la situation ne pourrait que se dégrader. Agacé par cette perspective, Laurent traversa le hall au pas de charge. Il n’entrait pas dans ses attributions de protéger Pascale, il fallait absolument qu’il cesse d’y songer.

 

— Eh bien, non, je ne suis pas d’accord ! explosa Marianne. Je ne veux pas passer mes vacances toute seule, j’ai attendu jusqu’en octobre pour pouvoir partir avec toi et maintenant tu m’annonces que tu ne viens pas ?

— Le planning du bloc est dément, soupira Samuel, impossible de dégager deux semaines de suite.

— Il faut bien que tu te reposes, non ?

— Je me contenterai de récupérer une journée de temps en temps en attendant le mois de février, et là je t’emmènerai skier, promis.

— Sam, j’ai encore dix-huit jours à prendre cette année… On avait arrêté les dates, c’était prévu…

Elle le regardait avec rancune et il se sentit coupable. En insistant un peu, il aurait pu s’arranger avec ses confrères, mais au fond il n’avait pas très envie d’accompagner Marianne en Tunisie. L’idée de ce voyage venait d’elle ; en ce qui le concernait il préférait, et de loin, consacrer son temps libre à voler.

— Je suis très déçue ! lâcha-t-elle d’une voix vibrante de colère.

— Vas-y sans moi, Marianne. Tu seras bronzée et en pleine forme à ton retour.

À sa manière de pincer les lèvres, il comprit qu’elle se retenait de lui dire des choses désagréables.

— Je suis désolé, soupira-t-il en baissant la tête.

Pourquoi n’était-il pas capable de la rendre heureuse ? La tendresse et le désir qu’elle lui inspirait ne suffisaient pas à masquer la vérité : il n’était pas amoureux d’elle. Et se retrouver pendant quinze jours en tête à tête avec elle dans une chambre d’hôtel ou sur une plage l’ennuyait d’avance.

— Sam ? Rassure-toi, je vais partir. Tu ne tiens pas à ce que je reste, n’est-ce pas ?

— Tu as besoin d’un break et…

— Et toi d’être un peu seul, c’est ça ?

Il releva les yeux, surpris par la froideur de sa voix.

— Je prendrai mon avion dimanche, pas de problème, mais si tu n’y vois pas d’inconvénient, je t’accompagnerai à la petite fête prévue par ton ex samedi soir.

L’invitation de Pascale à sa pendaison de crémaillère s’adressait à eux deux, et apparemment Marianne n’avait pas l’intention de s’exclure. Elle ne se cachait pas de considérer Pascale comme une rivale malgré toutes les protestations de Sam.

— La semaine prochaine, tu seras bien tranquille, tu pourras t’abrutir dans ton hélico, traîner au club jusqu’à pas d’heure, me chercher une remplaçante, pleurnicher sur ton divorce, tout ce que tu voudras !

Stupéfait, il la dévisagea un moment en silence. La plupart du temps elle était douce, presque mièvre, et voilà qu’elle se transformait en femme de caractère ?

— J’en ai assez, Samuel, dit-elle en s’approchant de lui. Je m’use en pure perte à t’aimer et je n’obtiens rien de toi en retour. Pas de mots tendres, pas de vrais regards, pas de projets. Ce voyage avait beaucoup d’importance pour moi, seulement tu t’en fous…

C’était l’occasion ou jamais de lui répondre avec franchise. Comme la plupart des hommes, il redoutait les scènes et détestait les ruptures. D’ailleurs, il ne souhaitait pas vraiment la quitter.

— Je ne me moque pas de toi, murmura-t-il. Je ne t’ai pas raconté d’histoires, je n’ai pas cherché à enjoliver les choses. Les mots que tu souhaiterais entendre seraient des mensonges.

— Alors pourquoi m’appelles-tu ? Pourquoi m’invites-tu à dîner, à dormir dans ton lit ?

Il s’abstint de faire remarquer que, en général, c’était elle qui lui téléphonait, elle qui proposait une soirée ou, carrément, débarquait chez lui à l’improviste.

— Je suis content quand je te vois, mais je n’ai pas envie de vivre avec toi. Tu n’es pas en cause, Marianne, je tiens à mon indépendance et je me sens incapable de partager mon existence pour l’instant, c’est tout. Si cette situation t’est insupportable, mieux vaut nous séparer.

Que pouvait-il dire d’autre ? Il ne lui donnerait jamais ce qu’elle espérait, il en avait désormais la certitude. Depuis un an qu’il la connaissait, qu’il la tenait dans ses bras, il n’envisageait rien d’autre que cette liaison épisodique, agréable, presque confortable… Dès que le mot se forma dans son esprit, il s’obligea à réagir.

— Je ne suis pas remis de mon divorce, tu as sûrement raison. Je ne veux pas m’attacher, pas m’engager, et tu le savais. À ton âge, jolie comme tu l’es, tu as droit à une véritable histoire d’amour qui…

— Mais je t’aime ! hurla-t-elle. Toi, pas un autre ! Tout ce que tu me racontes, je m’en fous. J’aurai la patience de t’attendre parce que forcément un jour tu te réveilleras guéri de cette femme !

— Guéri ? répéta-t-il, interloqué.

— Tu penses encore à elle, ne prétends pas le contraire.

— Il m’arrive d’y penser, oui. C’est un échec que je ne me pardonne pas, pourtant ça ne m’empêche pas de dormir. Tu mélanges tout, Marianne.

À force de jalouser Pascale, elle la lui rappelait sans cesse, inconsciente de sa maladresse. Il cessa de la regarder et battit en retraite à l’autre bout de la chambre. Le spectacle du lit défait, des draps froissés, lui remit en mémoire le début de la scène. Étendue près de lui, Marianne fumait une cigarette en énumérant toutes les joies qui les attendaient en Tunisie, et plus elle parlait, plus l’idée de ce voyage accablait Samuel. Alors il avait eu le courage – ou la lâcheté ? – d’annoncer qu’il ne partirait pas.

— Quitte-moi, dit-il doucement.

— Non, pas ça !

Elle le rejoignit en trois enjambées, s’appuya contre son dos, lui passa les bras autour de la taille.

— Je ferai n’importe quoi pour te garder, Sam. Des choses que tu n’imagines même pas. Tu me prends pour une écervelée, tu as tort. Écoute, ne nous disputons pas aujourd’hui. Je vais partir seule, une petite pause nous fera du bien à tous les deux…

Les mots se bousculaient tandis qu’elle s’accrochait à lui.

— En quinze jours, peut-être t’apercevras-tu que je te manque ? Tu as besoin de tendresse, besoin d’être consolé, mis en confiance, tu es comme tout le monde, mon amour, tu joues au bel indifférent mais tu adores que je m’occupe de toi.

Et si elle avait raison ? Après tout, oui, il aimait bien l’entendre rire ou bavarder, la voir bouger, et aussi lui faire l’amour. Il se croyait sans attaches, pourtant il lui arrivait de songer à elle avec un certain plaisir. N’était-ce que de l’égoïsme ?

— Je ne peux rien te promettre, soupira-t-il.

— Au moins, laisse-moi une chance.

À l’époque, il avait demandé la même chose à Pascale et, devant son refus, s’était senti tellement mal ! Pouvait-il infliger ce genre de souffrance à son tour ? Il se retourna, la prit dans ses bras.

Jamais à court d’idées, Aurore s’était débrouillée pour donner un air de fête à la maison, concentrant ses efforts sur le jardin d’hiver. Une multitude de bougies rouges, les derniers glaïeuls du jardin dans les grands vases de Camille retrouvés au grenier, des pommes de pin et des fougères en guise de décoration sur la console transformée en buffet. Tout l’après-midi, elle avait préparé des salades, des assiettes de viande froide ou de poissons fumés, des plateaux de fromage. De son côté, Pascale s’était chargée de confectionner des tartes aux fruits et, pendant qu’elles cuisaient, d’aller acheter du vin à Albi.

Sur la route du retour, elle s’aperçut qu’elle avait oublié de prendre du pain frais. Contrariée parce qu’elle était en retard, elle renonça à faire demi-tour. Même si elle n’avait aucune envie de remettre les pieds à la boulangerie du village, elle ferait une exception.

La femme entre deux âges l’accueillit aussi mal que la première fois, la contemplant avec une évidente hostilité.

— Trois baguettes et deux pains de campagne tranchés, s’il vous plaît ! lança Pascale sans se laisser impressionner.

Tout le temps que la boulangère mit à la servir, elle regarda ailleurs, un sourire poli figé sur les lèvres.

— Bonne soirée ! ricana la femme derrière elle tandis qu’elle sortait.

Sur le trottoir, elle faillit heurter Lucien Lestrade.

— Je suis content de vous rencontrer, justement il faut que je vous parle des plantations. C’est déjà tard dans la saison mais j’ai acheté tous les bulbes, alors je vais venir lundi. Je passerai la journée chez vous, ça devrait suffire.

— Monsieur Lestrade…

Elle se souvint qu’il lui avait demandé de l’appeler par son prénom et se reprit.

— Lucien. Je vous ai déjà expliqué que je ne peux pas vous employer.

— Je le fais pour rien ! répliqua-t-il. Mais il faut s’y mettre, sinon il n’y aura pas de fleurs au printemps.

— Peu importe.

La réponse parut le scandaliser, il ouvrit de grands yeux et recula d’un pas.

— Comment ça, peu importe ? Vous vous rendez compte de ce que vous dites ? J’ai promis, moi ! Et je n’ai qu’une parole, je m’occuperai de ça jusqu’à bout. De nos jours, tout le monde se fout de tout, c’est à ne pas croire…

— Promis quoi ? À qui ?

Il l’enveloppa d’un regard indéchiffrable avant de hausser les épaules.

— Je serai là vers neuf heures, maugréa-t-il.

— Eh bien, pas moi, je travaille !

— Ne vous inquiétez pas, j’ai la clef de la petite porte.

Avec un geste vague vers sa casquette en manière de salut, il la contourna et pénétra dans la boulangerie. Durant deux ou trois secondes, elle resta immobile, hésitant à le suivre dans la boutique pour lui demander d’autres explications. Finalement elle y renonça. Elle essaierait de rentrer tôt, lundi, afin d’avoir une conversation sensée avec lui. Elle ne voulait pas qu’il conserve une clef du parc, ni qu’il traîne chez elle en son absence. Les fleurs étaient le dernier de ses soucis, de quel droit cet homme lui en imposerait-il ? Jamais elle n’aurait la patience de sa mère pour désherber, arroser, traiter… Et qui allait payer ces bulbes ?

Elle reprit la route de Peyrolles, remâchant sa contrariété. Elle avait établi toute une liste de travaux urgents, où le jardin n’avait aucune place. À côté de la serre, sous l’abri, elle avait vu une tondeuse, un petit tracteur, une débroussailleuse et une tronçonneuse. Ce matériel appartenait à la propriété, son père avait dû le renouveler au fil du temps pour permettre l’entretien du parc. Lestrade et les locataires s’en étaient servis, elle pouvait apprendre à le faire.

En arrivant devant les grilles grandes ouvertes, elle découvrit les torches installées par Aurore au coin de la pelouse. Leurs flammes trouaient le crépuscule, donnant un mystérieux air de fête à Peyrolles. Près du perron, une voiture inconnue était déjà garée, mais la maison semblait déserte. Pascale se dépêcha d’aller déposer le pain à la cuisine, espérant avoir le temps de se changer avant l’arrivée des autres invités.

Alors qu’elle grimpait l’escalier quatre à quatre, une exclamation lui fit lever la tête.

— Ma petite fille !

Elle se jeta dans les bras de son père, heureuse comme une gamine de le trouver là, sur le palier, si semblable à l’image d’enfance qu’elle gardait de lui, lorsque toute la famille était heureuse à Peyrolles.

— Tu as pu venir, c’est merveilleux ! Et Adrien ?

— Il est avec ton amie Aurore, dans son ancienne chambre. Où nous as-tu logés ?

— Dans la mienne. Enfin, la mienne à l’époque, que je réserve aux amis, mais si tu préfères je te rends la tienne, je…

Henry se mit à rire, apparemment égayé par la situation.

— Ce sera parfait, ma chérie. Tu es chez toi, maintenant, c’est toi qui nous reçois.

— Vous restez un peu ?

— Jusqu’à demain soir. Nous avons loué une voiture à l’aéroport, c’était le moyen le plus rapide parce que j’ai peu de temps, mais j’avais tellement envie de te voir !

Il la considérait avec une tendresse qui la fit fondre et elle se laissa aller, la tête contre son épaule.

— Tu m’as manqué, papa. Tu vas bien ?

Sans doute avait-il fait un effort pour franchir la porte de cette maison si pleine de souvenirs, et elle lui en était reconnaissante.

— Ni bien ni mal. Ta mère a laissé un vide que je n’arriverai jamais à combler, alors je n’essaie même pas. La clinique m’absorbe entièrement.

Elle ne voulait pas imaginer ce qu’était sa vie, à Saint-Germain, dans l’appartement vide.

— Qui as-tu invité pour ta pendaison de crémaillère ?

— Sam et sa fiancée, des collègues de Purpan…

— Samuel est fiancé ? s’étonna-t-il.

— Pas encore, mais j’espère qu’il va se décider !

De l’index, il lui releva le menton pour la regarder dans les yeux.

— Tu l’espères vraiment ?

Un peu embarrassée, elle chercha la réponse la plus honnête.

— Il finira par refaire sa vie et cette fille-là me paraît bien. Je veux pouvoir rester son amie sans équivoque, tu comprends ?

Un sourire indulgent illumina le visage de Henry.

— Ce qu’on peut se raconter comme histoires… en toute bonne foi ! Allez, va vite te changer, tu ne comptes pas recevoir en jean, je suppose ?

Soulagée d’échapper à ses questions, elle fila vers la salle de bains. En deux minutes, elle réussit à ramener ses cheveux en chignon, à se maquiller légèrement et à se parfumer. Puis elle gagna le dressing où elle enfila une robe de soie noire, fendue sur le côté, et des escarpins à hauts talons. Un coup d’œil dans la glace la laissa dubitative. Elle se trouvait trop habillée mais n’avait plus le temps de dénicher une autre tenue.

Lorsqu’elle gagna le rez-de-chaussée, elle constata qu’Aurore avait déjà accueilli deux médecins qui travaillaient dans le service de pneumo et une de ses amies, infirmière, qu’elle était en train de présenter à Adrien. Pascale embrassa son frère puis entraîna tout le monde dans le jardin d’hiver. Elle servit de la sangria à ceux qui en voulaient et déboucha une bouteille de chablis à l’intention de son père. Ainsi qu’il le lui avait fait remarquer, elle était chez elle à présent, néanmoins le rôle de maîtresse de maison lui semblait un peu incongru.

— Ils sont loin, tes goûters de petite fille ! lança Adrien en levant son verre. Plus d’orangeade, plus de roulés à la confiture…

Il but sa sangria d’un trait, fit claquer sa langue.

— Pas mauvaise du tout. Je me ressers, si tu permets. Alors, où en es-tu ? J’ai vu que tu avais retrouvé des tas de vieilleries dont tu aurais mieux fait de te débarrasser. Pourquoi ne t’arranges-tu pas une nouvelle déco ?

— Faute de moyens. Et puis, ça ne me gêne pas, je n’ai descendu du grenier que des choses que j’aime.

— Tu ne devrais pas t’accrocher au passé, ma puce. Déjà habiter ici, ce doit être lourd…

— Lourd ? Non. C’est plutôt formidable. Je ne renie rien.

Du coin de l’œil, elle vit arriver Laurent Villeneuve. Il se dirigea droit vers elle et lui tendit la main, un peu embarrassé par les deux bouteilles de champagne qu’il portait.

— Vous êtes magnifique ! s’exclama-t-il. Et la maison paraît à la hauteur.

En lançant ses invitations, elle avait précisé qu’elle pendait la crémaillère et que ce serait une soirée décontractée. Laurent portait un jean, une chemise blanche sans cravate et un blouson de cuir. Pourquoi avait-elle mis une robe aussi habillée ?

— Monsieur Villeneuve ? Quel plaisir de vous retrouver, nous nous sommes rencontrés lors d’un congrès à Madrid, il y a deux ans.

Laurent se tourna vers Henry, qui venait de les rejoindre.

— Docteur Fontanel, bien sûr… Ravi de vous revoir.

Profitant de la présence de son père, Pascale traversa le jardin d’hiver pour aller accueillir Samuel et Marianne.

— Tu es irrésistible, lui glissa Sam en l’embrassant.

Un peu crispée, Marianne regardait autour d’elle.

— Vous avez une belle maison, fit-elle platement.

Elle avait apporté en cadeau un coffret d’encens, probablement une idée de Sam, qui avait souvent vu Pascale allumer des bâtonnets de santal pour parfumer leur appartement.

Aurore s’arrêta à côté d’eux, chargée d’un plateau d’allumettes au fromage.

— Qui veux tester ? C’est de ma fabrication !

Derrière elle, Adrien faisait passer un bol de petites saucisses fumantes. Pascale lui présenta Marianne puis les abandonna afin de saluer de nouveaux arrivants. Grâce à Aurore, la soirée commençait à s’animer, le ton des conversations montait, des rires fusaient déjà. Les grandes portes vitrées qui séparaient le jardin d’hiver de la véranda étaient ouvertes, offrant ainsi un vaste espace de réception. Pascale alla s’assurer que les radiateurs électriques étaient branchés car elle venait de frissonner dans sa robe légère.

— Besoin d’aide ? s’enquit Laurent.

— Je crois que tout ira bien, merci. Mais si vous avez du feu sur vous, il faudrait allumer les bougies…

Il fouilla ses poches, en sortit un briquet.

— Je comprends que vous ayez craqué pour cet endroit, c’est magnifique.

— Mon père n’était pas d’accord, mon frère non plus. Heureusement, je suis têtue ! À vrai dire, j’aurais été désespérée de savoir Peyrolles vendu à d’autres.

— Vous avez racheté vos souvenirs d’enfance, c’est ça ?

— En quelque sorte. Mais je fais aussi un pari sur l’avenir !

À travers les carreaux de la véranda, elle vit que les torches brûlaient toujours à l’autre bout du parc, et elle se rappela les feux d’artifice qu’Adrien tirait les soirs de 14 juillet. Il les préparait en grand secret avec leur père et, une fois la nuit tombée, il courait d’un endroit à l’autre pour allumer les mèches tandis qu’elle poussait des cris de joie en battant des mains, debout sur le perron. Elle se promit d’y repenser, l’été prochain, et d’en organiser à son tour.

Lorsqu’elle se retourna, elle constata que Laurent l’observait d’un air amusé. Son sourire s’accentua et, soudain, elle le trouva très séduisant.

— Vous n’avez pas invité le professeur Clément ? plaisanta-t-il.

— Si je l’avais fait, personne d’autre n’aurait voulu venir ! Elle est franchement odieuse. Tenez, le cas dont je parlais devant vous, l’autre jour, à propos de ce vieux monsieur tabagique, eh bien, le scanner a montré une lésion indécelable autrement. Je ne prescris pas par ignorance, ces sous-entendus sont…

— Inutile de vous justifier, dit-il doucement. Vous devriez oublier un peu l’hôpital.

Il ne souriait plus, pourtant son regard restait chaleureux. Durant deux ou trois secondes, Pascale le contempla en silence, puis elle prit brusquement conscience de ce que son attitude pouvait avoir d’équivoque.

— Allons boire quelque chose, bredouilla-t-elle.

Bon, elle était célibataire, elle avait le droit de montrer à un homme qu’il lui plaisait, mais en tant que directeur du CHU Laurent Villeneuve se retrouvait hors jeu. Le draguer serait la dernière des bêtises à faire.

— Pascale ?

Elle sentit qu’il posait la main sur son épaule, l’arrêtant dans son élan. Jusqu’ici, il n’avait pas utilisé son prénom. La manière dont il venait de le prononcer était absolument délicieuse.

— Si je vous ai contrariée, excusez-moi.

Le contact des doigts sur sa peau nue la fit tressaillir et il la lâcha tout de suite, aussi gêné qu’elle. Seigneur, avait-elle vraiment envie de lui ? Elle l’avait vu trois fois !

— Pas du tout, mais je dois retrouver mes invités, je…

— Qu’est-ce que vous fabriquez tous les deux ? lança Samuel d’un ton goguenard. Il faut vous ravitailler sur place ?

Il apportait deux verres de sangria, qu’il leur mit d’office dans la main.

— Aurore t’attend à la cuisine. Elle m’a chargé de mettre un peu de musique, seulement tes disques sont affligeants. Toi, Laurent, tu n’aurais pas deux ou trois bons trucs dans ta voiture ? Un peu de pop anglaise ou…

— Bien sûr. Je vais les chercher.

Samuel attendit qu’il ait quitté la véranda pour se mettre à rire.

— Il te fait de l’effet, on dirait !

— Garde tes commentaires pour toi, Sam.

L’impression d’être prise en faute l’exaspérait au moins autant que le désir qu’elle venait effectivement de ressentir.

— Je plaisantais, ma chérie. D’ailleurs, tu m’as toujours répété que tu n’aimais pas les yeux bleus… C’était juste pour me faire plaisir ?

Il la prit par la taille d’un geste de propriétaire et l’entraîna vers le jardin d’hiver.

— Lâche-moi, Marianne risque de ne pas apprécier.

— Je ne suis pas marié avec elle ! protesta-t-il en retirant son bras.

— Avec moi non plus.

Elle le vit se raidir, comme si elle l’avait injurié, et entendit à peine la phrase qu’il lâcha à voix basse :

— Crois bien que je le regrette.

S’écartant d’elle, il fit deux pas vers la table qui tenait lieu de buffet.

— Sam ! Tu as perdu ton humour ?

Pourquoi réagissait-il si mal ? Parce qu’il l’avait trouvée en tête à tête avec Laurent ? Elle le rejoignit et se planta devant lui.

— Tu veux visiter la maison ? Je t’en ai tellement rebattu les oreilles ! Et puis, c’est grâce à toi si nous sommes tous là ce soir, je ne te remercierai jamais assez.

— Ne sois pas stupide, tu y serais très bien arrivée toute seule.

— Oh, oui ! claironna Henry. Elle aurait fini par le faire parce qu’elle est têtue comme une mule, mais tout de même, tu ne m’as pas aidé dans cette histoire, Samuel. Maintenant, ma fille habite seule une trop grande baraque, à sept cents kilomètres de son vieux père…

Il avait l’air de plaisanter, néanmoins Pascale ne fut pas dupe, il s’agissait bien de reproches et il était content de pouvoir les servir à son ex-gendre.

— Emmenez-moi faire le tour du propriétaire, Henry, que je me fasse une idée.

Ces deux-là trouvaient toujours moyen de s’entendre, même quand ils n’étaient pas d’accord. Samuel adressa un clin d’œil complice à Pascale et suivit Henry mais, en passant près d’elle, il s’arrêta une seconde pour lui chuchoter à l’oreille :

— Quand un homme a vraiment aimé une femme, pour lui l’histoire n’est jamais finie.

Interloquée, elle prit le premier verre qui lui tomba sous la main et le vida d’un trait. Jamais finie ? Était-ce une sorte de déclaration d’amour qu’il venait de lui faire, alors que Marianne se trouvait dans la même pièce ? Elle chercha la jeune femme du regard et la découvrit en grande conversation avec Georges Matéi, un charmant garçon qui pratiquait la kiné respiratoire comme personne. Apparemment, elle n’avait rien remarqué, elle semblait s’amuser, tant mieux.

Pascale fila à la cuisine où Aurore s’affairait, toujours secondée par Adrien.

— Cette soirée est une réussite ! déclara gravement son frère.

Elle l’examina d’un œil critique, se demandant s’il avait trop bu ou si c’était la présence d’Aurore qui le rendait grandiloquent. Du plus loin qu’elle se souvienne, Adrien avait toujours cédé au charme des jolies filles.

— Porte ça là-bas, dit-elle en lui tendant deux grands saladiers.

Aurore sortait les tartes du four et Pascale les mit à refroidir sur le bord d’une fenêtre.

— Ton frère a l’air d’un sacré cavaleur…

— C’est un euphémisme !

Après avoir échangé un coup d’œil, elles éclatèrent de rire ensemble.

— Avoue que j’ai eu une bonne idée de te pousser à lancer des invitations. Ta maison est l’endroit idéal pour recevoir et s’amuser.

Le brouhaha des conversations leur parvenait sur fond musical.

— Notre bon directeur s’est transformé en disc-jockey ? ironisa Aurore. Je l’ai vu passer il y a trente secondes avec une pile de CD…

— Comment le trouves-tu ?

La question avait échappé à Pascale, qui se mordit les lèvres tandis qu’Aurore la dévisageait.

— Villeneuve ? Craquant, évidemment ! Mais intouchable, je te préviens. Il y a bon nombre de filles, à Purpan, qui s’y sont cassé les dents. Remarque, il a raison de rester hors de portée, sinon tu imagines la pagaille…

Elles quittèrent la cuisine chargées de plats qu’elles allèrent déposer sur le buffet.

— Vous vous servez et vous vous installez où vous voulez ! lança Pascale d’une voix forte.

Pendant près d’un quart d’heure, elle remplit des assiettes, déboucha des bouteilles, bavarda avec chacun sans bouger de sa place, jusqu’à ce que son père et Samuel viennent la rejoindre.

— J’ai tout visité et je peux te dire une chose, ma chérie : tu as fait un très bon investissement !

Sam lui souriait gentiment, sans aucune ambiguïté.

— Je persiste à croire le contraire, soupira Henry. J’ai habité ici assez longtemps pour le savoir mieux que personne. Rien que l’entretien de ce bazar…

— À propos d’entretien, coupa Pascale, ton jardinier veut absolument continuer à travailler ici. Je lui ai dit que je ne pouvais pas le payer mais il n’en démord pas.

— Lestrade ? Débarrasse-toi de lui ! De quel droit vient-il t’envahir ?

Furieux, son père avait parlé trop fort. Il se maîtrisa et poursuivit, plus bas quoique tout aussi sèchement :

— C’est un simple d’esprit, n’écoute pas ce qu’il raconte, ne le laisse même pas entrer !

— Tu lui as confié une clef, rappela-t-elle. Et c’est toi qui l’emploies, depuis plus de vingt ans.

— Parce que ces fichus locataires auraient tout laissé en friche ! Ou déraciné n’importe quoi…

— Je n’y connais rien non plus.

— Eh bien, apprends ! Mais bon sang, pas avec Lestrade !

Pourquoi se mettait-il dans un état pareil ? Adrien s’approcha de lui, le prit fermement par le bras.

— Viens t’asseoir, papa, on va manger quelque chose.

Henry le suivit de mauvaise grâce, laissant Pascale désemparée. Elle aussi, ce jardinier la mettait mal à l’aise avec son insistance et ses propos incompréhensibles, cependant elle ne comprenait pas ce qui chagrinait autant son père.

— Quelle véhémence…, souffla Sam derrière elle. Votre M. Lestrade est un satyre ?

— Non, juste un brave type un peu bizarre.

Samuel lui passa une main dans la nuque, remontant une mèche qui s’était échappée de son chignon.

— Ton père a un problème avec Peyrolles. Il est venu pour te faire plaisir et parce qu’il s’ennuyait de toi, mais il déteste être là.

Depuis la véranda, Marianne adressait de grands gestes à Samuel afin qu’il la rejoigne.

— On en reparlera, dit-il en s’éloignant.

Le buffet était dévasté, il ne restait presque plus rien dans les plats, que Pascale se mit à empiler. La journée du lendemain risquait d’être consacrée au rangement mais peu importait, pour l’instant elle se sentait merveilleusement bien. À l’aise, heureuse, chez elle. Car, pour sa part, elle n’avait aucun problème avec Peyrolles.

Elle porta la vaisselle sale à la cuisine, prit deux plateaux de fromage qu’elle revint déposer sur le buffet. Enfin elle gagna la véranda, où tout le monde semblait beaucoup s’amuser.

— Et si vous vous arrêtiez cinq minutes ? suggéra Laurent lorsqu’elle passa à côté de lui.

Il était installé à une table entre Georges, le kiné, et Aurore. En face d’eux, un chirurgien racontait sa récente expérience de vacances au Club Méditerranée avec un humour grinçant. S’asseyant sur le bras du fauteuil d’Aurore, Pascale écouta distraitement la fin de l’histoire, consciente que les yeux de Laurent ne la lâchaient pas. Lorsqu’elle se décida à tourner la tête vers lui, il esquissa un sourire contrit. De nouveau troublée, comme deux heures plus tôt, elle fut cette fois incapable de soutenir son regard. Décidément, cet homme l’attirait. Peut-être était-elle seule depuis trop longtemps. Après son divorce avec Sam, il lui était arrivé de croire que personne ne lui plairait jamais autant, qu’aucune rencontre n’aurait la même intensité. Sam avait été son premier véritable amour, et par la suite ses aventures – rares – l’avaient laissée un peu désabusée. Sa réaction de ce soir face à Laurent Villeneuve signifiait-elle qu’elle était enfin guérie de Sam et de l’échec de leur couple ?

Elle prit une profonde inspiration pour trouver le courage de lui parler, mais elle ne réussit qu’à marmonner qu’elle allait chercher une bouteille de vin.

— Non, ne bougez pas, j’y vais.

En se levant, il lui posa la main sur le poignet juste une seconde, d’un geste aussi doux qu’une caresse.